POURQUOI LE RESPECT DE LA VIE PRIVEE EST UNE IMPERATIVE

DATARINBOW

POURQUOI LE RESPECT DE LA VIE PRIVEE EST UNE IMPERATIVE

POURQUOI LE RESPECT DE LA VIE PRIVEE EST UNE IMPERATIVE

Dans son ouvrage « Delete: The Virtue of Forgetting in the Digital Age », Viktor Mayer-Schonberger du Berkman Klein Center of Internet and Society, expose l’ombre permanente qui nous suit en ligne pour toujours. Les problèmes de dignité humaine et de liberté qui en découlent et sa solution suggérée : suppression automatique des fichiers par date d’expiration.

Rétablir le paramètre par défaut, du souvenir à l’oubli.

Les parcelles d’informations éparses se regroupent et construisent une image, parfois déformée, qui nous poursuit.

Selon la théorie de la conservation de l’énergie, les données ont une durée de vie trompeusement longue.

Rien n’est effacé.

Comme le souligne Viktor Mayer-Schonberger, le projet de génocide de la Stasi allemande aurait pris une toute autre dimension, et bien apocalyptique, si les capacités de recherches sur Google et l’indexation des données avaient existé à l’époque.

Il mentionne le cas du registre des citoyens néerlandais mis en place dans les années 1930. Pour assurer l’administration des titres sociaux, il comprenait les donnes de religion et d’ethnicité. Une fois que les nazis ont occupé les Pays-Bas, ils ont exploité le registre pour identifier les juifs à déporter et à envoyer dans des camps de concentration.

Un autre grand spécialiste de la vie privée, le professeur Daniel Solove, oeuvre activement à sensibiliser sur les questions de protection des données et les conséquences de la réputation en ligne.

Son article, «Je n’ai rien à cacher» et autres malentendus sur la confidentialité, explique pourquoi le respect de la vie privée est important. Il a plus amplement développé ses idées dans un essai : Rien à cacher: le faux compromis entre la vie privée et la sécurité.

Si vous continuez à penser que les seules personnes qui devraient s’inquiéter sont celles qui font quelque chose d’immorale ou d’illégale, vous devriez lire les essais et livres du Professeur Solove. Avec la masse de données et l’omni-surveillance ambiante (constante surveillance), la situation n’est pas seulement Orwellienne, mais kafkaïenne.

Dans une série de vidéos et de conférences YouTube, le Professeur Daniel Solove attire l’attention du public sur les cas de harcèlement en ligne.

La fille ‘Dog Pooh’ est l’histoire d’une pauvre fille. Elle est avec son chien dans le métro de la banlieue Sud-Coréenne. Le chien fait ses besoins dans le train, elle est pressée, elle quitte le train en refusant de nettoyer derrière. Autrefois, cela aurait été la fin de l’incident. Aujourd’hui, lorsque la persuasion en face à face échoue, il existe un plan B : l’humiliation anonyme sur Internet. Le témoin qui l’a enregistrée avec son smartphone, a mis en ligne la vidéo honteuse. En quelques jours, son identité et son passé ont été révélés. La vidéo devient alors virale à travers le monde. Des affiches et toutes sortes de plaisanteries s’ensuivent. Les médias ont relaté l’incident. Même le Washington Post américain a publié son histoire.

Elle a finalement atteint une renommée mondiale qu’elle aurait souhaité n’avoir jamais atteinte. Pour toujours, cette image la suivra. Cette fille sera reconnue comme la ‘Dog Pooh Girl’ ‘la fille à la crotte de chien’.

Une autre illustration, la triste histoire du ‘Star Wars Kid’. Un jeune garçon, un peu enrobé, au Canada. Il publie une vidéo de lui-même en ligne le montrant dans sa tentative, plutôt infructueuse, d’imiter George Lucas, célèbre star du cinéma. Sa vidéo a été regardée par des dizaines de millions d’internautes qui ont commenté et largement moqué son geste. Il a été moqué par le monde entier.

Un incident d’enfance qui le suivra pour toujours.

Daniel Solove s’interroge alors sur l’avenir de la réputation à l’ère numérique et comment les données peuvent nous poursuivre.

Il écrit : « Si l’Empire de Star Wars avait le Big Data, l’Empire aurait gagné. Une recherche de documents aurait révélé où Luke Skywalker vivait sur Tatooine. Une collecte et une agrégation plus efficaces des enregistrements Jawa auraient permis de localiser immédiatement les droïdes. Une simple analyse des données aurait révélé que Ben Kenobi était vraiment Obi Wan Kenobi. Une recherche dans les registres de naissance aurait révélé que la princesse Leia était la sœur de Luke. Si l’Empire avait eu quelque chose comme la NSA, il aurait eu toutes les données dont il avait besoin, et il aurait pu balayer les droïdes et tout le monde, et ça aurait été ça.

Ainsi, plus d’informations sont-elles mieux stockées ?

Qu’est-ce qu’une information sortie de son contexte.

Quelle liberté et quelle autonomie lorsque nous ne pouvons plus échapper à notre passé ?

Lors d’une interview avec le Wall Street Journal, le PDG de Google, Eric Schmidt, a suggéré que les jeunes devraient avoir le droit de changer leur identité une fois atteint l’âge de 21 ans pour échapper à leurs erreurs de jeunesse.

Il ajoute : « Je ne crois pas que la société comprenne ce qui se passe lorsque tout est disponible, connaissable et enregistré par tout le monde à tout moment.

Alors, prendre une nouvelle identité est-ce vraiment réaliste ?

Regardons d’abord Facebook, une plateforme où les utilisateurs sont encouragés à partager leurs aventures au quotidien, leurs sentiments et leurs opinions. Facebook a permis l’analyse des profils d’abonnés exploités par l’entreprise Cambridge Analytica afin de manipuler leurs opinions à dessin électoraux.

Plus inquiétant, Facebook ne respecte pas les multiples couches de notre personnalité en les stockant sous un compte unique. Plus de liberté d’expression ni de langage modulaire selon les niveaux relationnels.

Dans le passé, on maintenait des journaux intimes. Aujourd’hui, ils ont été remplacés par des blogs en ligne ou des plateformes de médias sociaux où l’on révèle les détails les plus intimes de la vie.

Et accessoirement la vie d’autres membres de la famille, amis, collègues, tout mis en ligne pour l’éternité.

Aujoutd’hui, 50% des blogs sont tenus par des jeunes de moins de 18 ans.

La génération Google, comme l’appelle Daniel Solove, a ses souvenirs gravés pour toujours. Une enfance qui les suivra à jamais, à la portée de Google pour rassembler chaque pièce éparse ou remonter les vieux souvenirs en surface.

Oublier n’est pas pardonner. Oublier est une purge salutaire de notre cerveau. C’est surtout une purge aléatoire.

Peut-être avez-vous entendu parler de Neuralink, un projet révolutionnaire financé par Elon Musk.

Elon Musk est le PDG américain et multimilliardaire connu pour ses voitures électriques Tesla, mais aussi l’inventeur des fabuleuses tuiles solaires. Il projette même de coloniser la planète Mars.

L’homme le plus riche du monde selon le magazine Forbes.

Son projet Neuralink vise à réduire les inégalités sociales en renforçant les capacités cognitives. Un projet d’implantation d’interfaces électroniques dans le cerveau des populations défavorisées, car il estime qu’elles seraient en souffrance cognitive. Une théorie soutenue par le Dr Laurent Alexandre français qui estime qu’un QI élevé est la clé du succès. Toute une utopie soutenue par les adeptes du trans-humanisme.

Offrez-leur un traitement cérébral supplémentaire et vous résoudrez les problèmes de pauvreté !

Ajout de mémoire :

Maintenant, penchons-nous sur cette petite histoire racontée par le Professeur Jean-Gabriel Ganascia :

Une petite fille, Adèle, demande à sa grand-mère Juliette : Grand-mère, que signifie une «récitation» ? La grand-mère se souvient vaguement qu’au début du XXIe siècle, les gens devaient lire et relire pour mémoriser des poémes ou autres textes littéraires. Adèle vit en 2075. Elle n’en a aucune idée.

Neuralink a résolu le problème de mémorisation.

En fait, Elon Musk a emprunté son idée à NEURALIFE dans « Tomorrow and Beyond », ouvrage de science-fiction de Ian Bronx.

La petite fille est curieuse de savoir si cet apprentissage par cœur aurait été douloureux. La grand-mère la rassure : « non, il fallait juste lire et relire pour mémoriser, pour ne pas oublier.

La petite fille n’a aucune idée de ce que signifie oublier.

Jean-Gabriel Ganascia, qui raconte cette histoire de science-fiction, est professeur d’informatique et philosophe français. Il est président du comité d’éthique au CNRS. Ses recherches sont particulièrement axées sur l’éthique et l’intelligence artificielle.

En France, les patients sont déjà traités par des simulations électroniques profondes du cerveau pour traiter les symptômes de la maladie de Parkinson.

Maintenant, imaginez avoir une mémoire étonnante pour enregistrer et vous souvenir de tout, y compris chaque rêve, chaque détail de votre vie.

Eh bien, près de 80 personnes dans le monde aujourd’hui ont naturellement cette capacité biologique.

En réalité, ils en souffrent. Ils souffrent de troubles d’hypermnésie. Ils gardent en permanence un souvenir intact de leur vie. Ils se souviennent pratiquement de chaque événement mineur dont la plupart des gens oublieraient en quelques jours. La mémoire pour eux est si vivante qu’ils peuvent ressentir la douleur pour toujours une fois enregistrée. Chaque image douloureuse qu’ils voient reste gravée dans leur cerveau.

Imaginez le cauchemar qu’ils vivent.

Sans oublier que nous pourrions être hantés par le passé sans la possibilité de pardonner ou de décider dans le présent.

Si le projet Neuralink devait aller de l’avant, il lui faudrait un boutonàd’effacement.

Et c’est la la grande question : qui peut décider de sélectionner et supprimer nos souvenirs ?

Avant même Neuralink, nous sommes déjà la première génération à avoir une grande partie de notre vie en permanence, enregistrée numériquement.

Google agrège et remonte en un clic toutes les miettes d’informations qui composent le puzzle de notre vie.

Que peut offrir le droit à l’oubli ?

Le soi-disant ‘droit à l’oubli’ créé par la Cour Européenne de Justice ne supprime pas les informations, mais dissocie uniquement le contenu des résultats du moteur de recherche Google.

Dans des circonstances spécifiques, un droit de suppression a été introduit par le récent règlement européen sur la protection des données personnelles. Mais il ne concerne qu’une infime parcelle de nos informations disponibles.

Depuis sa création il y a plus de 20 ans, Google recueille et accumule une masse de données.

Google en sait plus sur chacun de nous que nous-mêmes.

La nouvelle société Panopticienne de surveillance invisible menace la liberté et la dignité humaine.

Se souvenir a longtemps été le rêve de l’homme. Cependant, l’oubli est une capacité biologique. Aujourd’hui, un changement s’opère. De l’oubli biologique, nous sommes passés à la mémoire numérique.

Normalement, la mémoire est l’exception, l’oubli la valeur par défaut.

Numériquement, la mémorisation est devenue la valeur par défaut, l’oubli l’exception.

La santé et le bien-être humains sont basés sur l’équilibre entre la mémoire et l’oubli.

Les feuilles des arbres prennent les couleurs de l’automne pour tomber. Progressivement, ils rejoignent le sol pour enrichir ses nutriments. Cet cycle de putréfaction est ce qui permet la naissance de nouvelles vies.

Une transmutation que l’épigénétique commence à entrevoir dans l’ADN humain.

Nous devons oublier pour mieux nous souvenir.

La conscience donne la possibilité de peser les avantages et les inconvénients. Être conscient, ce n’est pas avoir peur.

Comment protéger au mieux notre vie privée ?

Faut-il prendre le risque de tout mettre en ligne pour l’éternité ?

Comment apporter transparence et contrôle pour une meilleure confidentialité ?

Ce sont les questions de notre avenir, l’avenir de nos enfants.

Quel genre de société voulons- nous pour nos enfants ?

Pour se protéger contre un avenir incertain, il vaut mieux stocker moins que plus.

Alors, souvenons-nous d’oublier, pour emprunter les mots de Viktor Mayer-Schonberger.

Lectures complémentaires :

La vie sous les chiffres

Garder un œil

Drones, éthique et réglementation des voitures autonomes

Initiatives de la France pour relever les défis de l’intelligence artificielle

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